Trois générations, trois mondes : quand l'évolution de la société creuse l'incompréhension familiale.

Publié le 22 janvier 2026 à 15:31

Il arrive souvent d'entendre cette phrase, dite avec lassitude ou inquiétude : " On ne se comprends plus ".

 

Entre parents et enfants, le fossé semble déjà grand. 

Entre grands-parents et enfants, il peut devenir vertigineux. 

 

On parle alors de manque de respect, de perte de valeurs, de fragilité excessive...

Mais si cette incompréhension n'était pas d'abord une question de bonne ou de mauvaise volonté ?

Et si elle prenait racine dans une réalité plus profonde : nous n'avons pas grandi dans le même monde.

 

Nous avons tous grandi sur Terre... mais pas dans le même monde

 

Bien sûr, biologiquement et géographiquement, nous avons grandi au même endroit. Mais le monde psychologique, social, éducatif et émotionnel dans lequel chacun s'est construit a profondément changé. 

 

Ce qui fait que ce n'est plus le même monde, ce sont notamment :

  • Le rapport au temps : Les générations précédentes ont grandi dans un monde plus lent, plus stable, où les trajectoires de vie étaient relativement prévisibles.
  • Le rapport à l'autorité et aux institutions : Autrefois, l'autorité était verticale et peu discutée :  parents, enseignants, adultes détenaient un statut clair. Avec installé un rapport hiérarchique. Aujourd'hui, l'autorité se négocie, se questionne, se contextualise. Cela ne signifie pas qu'elle a disparu, mais qu'elle a changé de forme. On prends l'humain dans sa globalité, et on met un terme à ce rapport hiérarchique qui ne fonctionne plus du tout.
  • Le rapport aux émotions : Les générations passées ont souvent grandi avec l'idée que les émotions devaient être contrôlées, tues ou mises de côté pour avancer. Les nouvelles générations, elles, sont davantage encouragées à identifier, exprimer et comprendre leurs émotions. Parfois, sans toujours savoir comment les réguler.
  • Le rapport au monde extérieur :  Guerres, crises économiques, pandémie, urgence climatique, réseaux sociaux : les enfants d'aujourd'hui sont exposés très tôt à une réalité anxiogène et globale, là où les générations précédentes vivaient dans un monde plus localisé et cloisonné.

Ce n'est donc pas la Terre qui a changé, mais les condition dans lesquelles on se construit intérieurement.

 

Pourquoi l'incompréhension est encore plus forte entre grands-parents et enfants ?

 

Entre parents et enfants, il existe déjà un décalage. Entre grands-parents et petits-enfants, ce décalage se cumule, car deux mondes entiers les séparent. Trois points cristallisent particulièrement cette incompréhension.

 

1°) L'autorité : obéissance hier et dialogue aujourd'hui.

Pour beaucoup de grands-parents, l'autorité était claire, incarnée et rarement remise en question. On obéissait  parce que l'adulte savait, parce que discuter était perçu comme un manque de respect et parce que la survie, la stabilité et l'ordre primaient. Aujourd'hui, l'enfant ou l'adolescent est davantage invité à comprendre le sens des règles. Il pose des questions, exprime ses désaccords, cherche une cohérence. Ce qui peut être vécu par les grands-parents comme de l'insolence, un refus d'obéir, une perte de repères. Parfois, du point de vue de l'enfant, une tentative de se situer, de comprendre et d'exister comme sujet. Le conflit ne porte pas sur la règle elle-même, mais sur la manière dont l'autorité s'exerce.

 

2°) Les émotions : faiblesse hier et langage aujourd'hui.

Dans de nombreuses familles, les générations précédentes ont appris à :

  • ravaler leurs larmes
  • faire taire la peur
  • ne pas montrer la colère, par nécessité plus que par choix

 

Exprimer ses émotions n'était pas encouragé, parfois même dangereux émotionnellement ou socialement. Aujourd'hui, un enfant qui pleure, qui dit qu'il est triste, stressé ou en colère, ne cherche pas forcément à se faire plaindre. Il utilise souvent le seul langage qu'il connait pour dire un trop-plein intérieur.

 

Pour un grand-parent, cette expression émotionnelle peut être perçue comme, un manque de résistance, une dramatisation ou une fragilité inquiétante. 

Pour l'enfant, ne pas pouvoir exprimer ce qu'il ressent peut être vécu comme une incompréhension profonde, du rejet, voire une négation de son vécu. Ce choc vient du fait que ce qui a été une stratégie de survie hier devient aujourd'hui une source de souffrance. 

 

3°) La notion de respect : se taire hier et s'exprimer aujourd'hui.

Le respect, pour beaucoup de grands-parents, était indissociable de se taire, ne pas contredire et rester à sa place. Aujourd'hui, le respect inclut de plus en plus l'écoute mutuelle, la prise en compte des émotions et la reconnaissance de la parole de l'enfant. Un adolescent qui parle fort, qui conteste ou qui se replie peut être vu comme irrespectueux, alors qu'il tente parfois simplement de poser ses limites, de dire son malaise ou de se protéger. Le respect n'a pas disparu, il a changé de langage. 

 

Les parents souvent pris en étau.

Au milieu, il y a les parents pris entre ce qu'ils ont reçu, ce qu'ils ressentent et ce qu'ils souhaitent transmettre. Ils tentent de faire autrement, parfois sans repères clairs, sous le regard critique  des générations précédentes et parfois sous la pression de bien faire pour leurs enfants. Cette position est souvent source de fatigue, de doute et de culpabilité.

 

Et si le problème n'était pas l'enfant... mais le cadre de lecture ?

 

Lorsque les comportements d'un enfant ou d'un adolescent sont observés uniquement à travers les repères d'une autre génération, ils sont souvent mal interprétés. Un enfant qui se replie n'est pas forcément indifférent. Un adolescent qui s'emporte n'est pas nécessairement irrespectueux. Un jeune qui questionne, conteste ou refuse n'est pas toujours en opposition. 

 

Très souvent, il exprime avec les moyens qu'il a ce qu'il ne parvient pas encore à formuler autrement. Le décalage générationnel crée alors un phénomène fréquent : chacun parle depuis son propre monde, avec ses propres normes, ses propres stratégies d'adaptation... sans toujours s'en rendre compte. 

 

Sans un cadre de lecture émotionnel et générationnel, les comportements sont jugés au lieu d'être compris, les émotions sont minimisées ou amplifiées et les tensions s'installent et se répètent.

 

Ce n'est pas l'enfant qui pose problème, mais le sens que l'on donne à ce qu'il manifeste.

 

Développer une lecture émotionnelle et générationnelle permet de : 

  • Remettre du sens là où il n'y avait que de l'agacement ou de l'inquiétude.
  • Apaiser les relations sans nier les limites nécessaires.
  • Sortir des rapports de force pour entrer dans une compréhension plus ajustée.

 

C'est précisément dans cet espace que j'interviens en tant que psychopraticienne. J'accompagne enfants, adolescents, parents et adultes à développer cette lecture émotionnelle et générationnelle, afin de mieux comprendre ce qui se joue au-delà des comportements visibles. Lorsque l'on change de regard, les relations peuvent déjà commencer à se transformer. Si vous vous sentez démuni face à certaines situations familiales, ou si l'incompréhension prend trop de place, il est parfois aidant de ne pas rester seul avec ces questionnements. Vous pouvez, si vous le souhaitez, prendre rendez-vous pour en parler. 

 

Conclusion

 

Se comprendre entre générations aujourd'hui n'est pas une évidence. Cela demande de sortir des automatismes, des comparaisons et des jugements rapides. Chaque génération a fait du mieux qu'elle a pu avec le monde dans lequel elle a grandi.  Ce qui a été une force hier peut devenir une limite aujourd'hui. Ce qui semble être une fragilité chez les enfants actuels est parfois une sensibilité accrue à un monde plus complexe, plus rapide et plus exigeant émotionnellement. Reconnaître ses écarts ne signifie pas renoncer aux repères, ni à l'autorité, ni au cadre. Cela implique plutôt d'adapter notre manière de comprendre, d'écouter et de répondre. Lorsque l'on accepte que nos repères ne sont plus universels, lorsque l'on cesse de vouloir corriger pour commencer à comprendre, alors un espace de dialogue, de sécurité émotionnelle et de lien. C'est souvent à cet endroit précis, là où l'incompréhension était la plus forte, que peut commencer un véritable apaisement familial. 

 

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© Emilie Leblanc 

Psychopraticienne & Educatrice de Jeunes Enfants - 2026